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In memoriam Pierre Sansot

, 14:48 - Lien permanent

On annonce la disparition de Pierre Sansot, discrètement parti en milieu de semaine.
Je le croisai encore il y a peu, tandis que nous cheminions paisiblement en direction de Lesdiguières, où il avait, comme moi, ses habitudes (qu'a-t-il dû penser de la descente aux enfers de notre club favori ?), et ce départ me paraît bien précipité, mais il est vrai que nous ne connaissons ni le jour, ni l'heure... Pierre Sansot fut brièvement mon professeur, tandis que je préparais le certificat de Philosophie générale, dernière marche avant la Licence.
Je me souviens qu'il discourait comme, plus tard, dans ses livres : un plan annoncé au tableau, et puis des escapades souvent brillantes, des échappées de la mémoire et de la culture. C'était, au vrai, instructif.
L'un de mes camarades, qui avait connu Sansot dans le Sud-ouest, prétendait qu'il avait mauvaise presse, là-bas, car il y avait abandonné, disait-il, femme et enfants.
Était-ce la vérité ? Ces insinuations douteuses m'ont toujours paru l'arme des faibles sans argument, qui dès lors frappent au-dessous de la ceinture.
Il est vrai que j'appris plus tard, par les livres de Sansot lui-même, qu'il était grand amateur de tango... et de prostituées...

Mais revenons à cette année de Philosophie. J'avais remarqué un autre enseignant, très jeune et vraisemblablement frais émoulu de l'Agrégation, et dont les cours, bâtis selon une logique implacable, me fascinaient réellement - et sont restés pour moi, tant d'années après, un indépassable exemple de raisonnement.
Bref. Cette année-là encore, Sansot avait réussi à faire publier, chez Klinksiek je crois me souvenir, un condensé de sa thèse de Doctorat. Cela s'intitulait Poétique de la ville. C'était assez indigeste (je l'avais à peine parcouru, ce pavé d'après 68), mais avec pas mal d'éclairs fulgurants, de descriptions au ras du sol (ce qui n'est pas péjoratif), qui annonçaient Les gens de peu.
J'avais surtout lu, très attentivement, le compte-rendu que Jean Lacroix en avait donné au Monde. Arriva le jour de l'examen. L'écrit franchi, ce fut le tour de l'oral.
Je tirai une question qui eût pu paraître déroutante, en philosophie : la ville ! J'eus à plancher, après la demi-heure de préparation, devant Sansot qui était flanqué du jeune logicien que j'ai dit.
Je développai ma pensée - était-ce bien la mienne ? - avec un plan rigoureux, ou qui me semblait tel. Et je tins mon discours durant un petit quart d'heure, temps minimal pour paraître sérieux et dignus intrare.
À peine eus-je terminé que Sansot m'interpella : "et la pute ?".

Je fus décontenancé, non par l'abrupte question, mais par le comportement incroyable du jeune logicien, en face de moi : il s'était littéralement laissé glisser sous la table, et dès lors ses pieds avaient brutalement heurté les miens !
Voulant par là manifester à son Président de jury sa surprise, sa honte ou son indignation - les unes et les autres non feintes !

Lorsqu'il se fut rassis correctement, je répondis du tac au tac à Sansot. Pourtant, je n'avais nulle compétence en ce domaine mais, Dieu merci, j'avais lu attentivement, je l'ai dit, l'article de Lacroix, qui avait fait une allusion au monde interlope où Sansot trouvait une grande partie de sa Poétique personnelle - si éloignée de celle d'Aristote !
Et je dévidai paisiblement, non ma pensée, mais celle de Jean Lacroix. L'examen se termina ainsi, et Sansot me remercia. Cela me valut un 13 ou un 14, je ne sais plus, et l'obtention de la Licence.

Et dire que si je n'avais pas eu la bonne fortune de lire Jean Lacroix, je me serais peut-être fourré sous la table, geste entraînant un ajournement immérité ! À quoi tiennent les choses !

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